Alliance numérique :: On a l’impression que le jeu vidéo a désormais moins mauvaise presse?
Samuelle Ducrocq-Henry :: Même s’il faut rester vigilant par rapport à l’usage des jeux vidéo, je crois voir aujourd’hui un regard plus objectif, voire conciliant envers eux à travers familles et médias. Notamment parce que les joueurs d’hier sont les parents d’aujourd’hui et qu’ils continuent de jouer. Donc, le bassin de joueurs ne cesse de croître. L’offre varie et on commence à avoir des jeux plus riches du côté des scénarios et du Game Play. Le jeu en famille, comme avec la Wii, crée aussi une forme de socialisation à domicile très riche, et bien sur le principe du réseau change aussi la donne. L’industrie se modélise donc en même temps que la société fait et réclame de nouveaux usages de la technologie sur ce point. Bref, le tout crée un Work in Progress plutôt sain et encourageant, car ce n’est plus seulement une production à sens unique de titres en amont : On doit maintenant produire pour des profils de joueur polyvalents, multi-générations, critiques et donc plus exigeants.
AN :: Vous êtes très impliqué dans le domaine du jeu sérieux et avez des idées précises pour ce domaine je crois?
SDH :: L’idée est de mettre sur pied un centre de recherche, toute université confondue, que l’industrie irait solliciter pour des projets concrets avec des experts partenaires.
Par exemple, en ce moment, je travaille pour le Service de police de la ville de Montréal (SPVM) qui veut miser sur le jeu sérieux grâce à la vision de Samuel Riché qui m’a demandé de les aider dans ce domaine. On travaille avec Stéphane Urbinati de Script'Games Studio, une entreprise de Montpellier (France) qui travaille déjà pour l’armée française. J’ai fait se rencontrer les parties, les licences sont en cours d’achat pour une version adaptée du jeu IPCA.
Mon intérêt au niveau universitaire, c’est de placer des stagiaires qui travailleront à la modélisation des cartes de Montréal afin que ce soit mes étudiants de la majeure en création 3D qui travaillent au développement d'une expertise unique, qui leur permette de faire directement les mises à jour pour le SPVM. Pour l’entreprise, c’est un défi riche que de proposer un prototype déjà utilisé ailleurs, mais adapté à une ville d’Amérique du Nord, avec ses particularités climatiques, etc. pour former les nouveaux corps de police composés de « gamers ». Cela leur permet de créer des prototypes uniques au monde, transposables dans d’autres villes et d’ouvrir un marché pour l’industrie d’une part et de nouveaux procédés pédagogiques pour la formation d’autre part.
Je crois qu’il y a beaucoup de professeurs qui travaillent de manière trop isolée, sans penser à solliciter l’industrie du jeu : moi je veux miser sur un triangle gagnant entre besoin d’un client (industrie, institution, etc.), savoir-faire et prototype existants pouvant être recyclés dans l’industrie, et soutien participatif et consultatif des chercheurs.
AN :: Et pour l’industrie en général?
SDH :: J’aimerais beaucoup qu’il y ait un groupe de recherches qui soit sollicité par une entreprise ou l’industrie pour la scénarisation de jeux par exemple. Je crois que les professeurs travaillent souvent de manière trop isolée et que ça les intéresserait de savoir sur quoi je travaille avec la ville de Montréal et moi j’aimerais qu’ils me parlent de leurs travaux.
On est certes encore à la genèse du jeu vidéo, et on a un énorme bassin de main d’œuvre formée en production, qui cherche à participer à des projets concrets et novateurs. On a énormément de besoins du coté de l’industrie, mais il faut penser plein de nouveaux concepts non encore développés. S’il n’y avait pas de si gros enjeux financiers, on appellerait peut être les chercheurs pour créer des modules à valeur ajoutée. Je crois beaucoup au recyclage de scénarios ou de jeux. Le principe du mod, c’est ça. Le recyclage serait une solution de moindre coût au problème du développement.
AN :: L’industrie du jeu vidéo connaît aujourd’hui un problème de main d’œuvre? Quel est votre avis sur ce problème de l’intérieur?
SDH :: J’aimerais qu’il y ait un plus grand intérêt de l’industrie pour qu’elle mise vraiment sur l’éducation, même si celle-ci coûte chère. Je souhaite vraiment que l’industrie sollicite davantage les cégeps, les universités, qu’il y ait plus de conférenciers qui viennent parler de leur métier concrètement, de leurs besoins, et plein de tables rondes avec ceux qui font les programmes. C’est qui ce passe à Arcadia, où les différents corps de métiers viennent se présenter, car les branches professionnelles, que les étudiants doivent choisir, sont tellement spécialisées qu’il est important que des personnes démystifient la réalité du métier.
J’ai contribué à créer nos programmes en création 3D à l’UQAT et ils existent depuis des années, mais les médias oublient de le mentionner, l’industrie ne s’y réfère pas assez et tous crient au manque de main d’œuvre! Avec de la collaboration et en communiquant mieux, on peut pourtant tout : L’infrastructure y est déjà, les classes aussi, et même la motivation des étudiants qui osent cette orientation! Mais il vaut mieux leur faire bien connaître cette industrie, et qu’elle aussi offre des conditions de travail attrayantes aussi. La question des rushes et l’angoisse des burn-outs doit être ouvertement discutée.
AN :: La création du Campus Ubisoft n’est-elle pas, quelque part, un échec pour le système scolaire?
SDH :: Le Campus est en fait une belle réussite, né de sa propre initiative, pour ne pas attendre. Avec plus de 2000 employés, ils ont d’énormes moyens et possibilités. C’est imbattable et cela devient difficile de suivre sans partenariat avec l’industrie pour les universités; nous, nous avons mis l’emphase sur l’art et la créativité, avec une approche complémentaire à la technique très « beaux-arts ». C’est pourquoi, il fait absolument des passerelles entre tous campus, le Centre NAD, l’UQAT, Campus Ubisoft, etc.
Il doit y avoir concertation. C’est un petit milieu. On doit être partenaire. Faire circuler l’information et les personnes.
AN :: N’est-ce pas le rôle de l’état d’intervenir?
SDH :: Comme je le disais pour le multimedia et les professeurs qui ont des idées, mais n’ont presque aucun fonds pour créer des innovations pédagogiques, le phénomène du jeu sérieux remet la même question sur le tapis, mais avec parfois des montants souvent plus élevés qu’en multimédia classique (même si on recycle un moteur de jeu, il faut payer sa licence, la mise à jour de l’I.A., du gameplay, des maps, etc), et on a moins de possibilités de rentabilité avec des publics ciblés. Je crains donc au Canada que ces cas resteront marginaux, quelques rares chanceux subventionnés; même le SPVM se creuse la tête pour financer son prototype! Or, en ce domaine, avec les industries d’ici et des partenariats avec des chercheurs, le Canada pourrait vraiment se démarquer mondialement!
Peut-être qu’il faudrait que quelqu’un tape du poing sur la table pour qu’il y ait une vraie concertation des nouveaux besoins et moyens? Que les universités travaillent ensembles à des programmes non pas en compétition, mais en collaboration pour que tous s’aident à former la main d’œuvre de demain. On a tous besoin des autres et on a tous des expertises différentes. On a donc tous intérêt à collaborer.
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