Prospek

Michel Chioni, Associé


Alliance numérique : Pour ceux qui ne vous connaissent pas, s’il y en a encore, pouvez-vous nous résumer votre long et riche parcours?

Michel Chioni : Depuis ma sortie du Cégép, en 1983, je travaille dans l’interactif et le multimédia, dans l’Internet depuis 1995. Au début, je faisais surtout des kiosques interactifs. On a couvert le Canada au complet avec des systèmes de réservation avec téléphone, imprimante, dans les hôtels, les restaurants avec des écrans tactiles, les systèmes d’identification visuels que l’on retrouve au Palais des congrès à Montréal. On a vendu ça partout en Amérique du Nord.

Toute ma vie, j’ai toujours fait mon propre chèque de paye, j’ai toujours été en affaires, toujours dans le même domaine.À partir de 1995, à 32 ans, avec l’arrivée d’Internet, je fonde ACME multimédia, la deuxième boîte de production Web au Québec, c’est ma success story, je l’ai ensuite vendue à la Banque Nationale, puis Cognicase.

J’ai ensuite pris une année sabbatique, été consultant. J’ai aussi organisé Intracom une conférence sur les Intranets, puis webcom. Dernièrement, j’ai arrêté la consultation pour m’associer à Prospek.

AN : Pouvez-vous nous dire le pourquoi de cette association?

MC : Tout d’abord, je connais le président de Prospek, Israël Thériault, depuis cinq ans. Prospek réalise le site de webcom et on œuvre tous les deux sur le comité exécutif de la fondation Noël au printemps. On se connaissait donc.

Après le dernier webcom, j’ai décidé de revenir dans le web parce que je me suis aperçu qu’il y a un trou dans l’industrie du web avec d’un coté les producteurs et de l’autre les agences de com’ traditionnelles. Entre les deux, on a un gros trou avec beaucoup de spécialistes (Michelle Blanc, Claude Malaison, Philipe Martin, Christian Joyal, etc.).

La nouvelle offre est là entre les deux et personne ne l’offre vraiment. La boîte prod’ n’est pas vraiment com’ et la boîte de com’ traditionnelle n’est pas assez techi et qui ont beaucoup de mal a embarqué dans le web.

J’y ai vu un positionnement à prendre. J’y ai travaillé. J’ai réuni du monde. Et une fois que cela a été peaufiné. J’ai décidé de me relancer dans l’industrie avec ce positionnement, mais pas seul et comme ça a cliqué tout de suite avec Prospek, on s’est associé.

AN : Vous êtes depuis longtemps dans l’industrie. Comment expliquez-vous le boum que connaît le web actuellement?

MC : Je pense que le web apporte de nombreux paradigmes. Depuis cinq ans, le traditionnel s’en va vers le web. Le web rejoint les gens. Il est mesurable, rapide et instantané. Les entreprises avec les réseaux sociaux, les plateformes mobiles, l’instantanéité rejoignent tout le monde, partout, en tout temps. Il y a donc de plus en plus d’argent du traditionnel qui va vers le web. Ce qui fait que le web n’est vraiment plus une mode mais bien une révolution.

Ce mouvement a besoin de monde pour le créer, le penser. Et la crise financière actuelle, je la vois plus comme une bulle générale liée à la spéculation sur tout. On revient à des valeurs plus stables, plus concrètes et le web en profite, car dans le web, tu peux tout mesurer, tu peux aller plus vite et pour 100 000$ dans le web, contrairement au traditionnel, tu en as vraiment plus.

Le Québec est en retard par rapport aux États-Unis et à l’Europe. Lorsque je parlais de web 2.0 il y a 30 mois, sept personnes sur dix ne savaient pas du tout de quoi je parlais.

AN : La sixième édition de webcom approche. Des surprises à nous annoncer?

MC : C’est la troisième année mais la sixième édition. En événementiel, cinq ans est le chiffre magique. Ça passe ou ça casse, car c’est très difficile de monter un événement. Je pense maintenant que webcom a gagné sa crédibilité.

La preuve vient de la programmation. On a de nouveau une programmation extraordinaire. On a 30 conférenciers dont près de la moitié vient hors Québec. Le but étant d’amener des conférenciers internationaux à Montréal. Pour le prochain on a : Yahoo, Google, Marc Canter, qui est un très gros nom qui participe habituellement à de très gros événements internationaux, à Paris ou San Francisco, et qui vient ici. On a eu Isabelle Juppé, Laura Fitton, Eisenberg, Pierre-Karl Péladeau, Loïc Le Meur, etc.

AN : Comment faites-vous pour avoir ces gros noms?

MC : On se promène, Claude Malaison et moi, beaucoup. On les approche directement lors de ces conférences. Par le biais d’Humanix, j’ai rencontré pas mal de personnes, c’est comme ça que j’ai pu invité Loïc Le Meur, à sa conférence de Paris. Des gros noms, comme Marc Canter, amène des gens de chez Yahoo, Google, etc.

AN : Entre Claude Thibault, Claude Malaison et vous, qui fait quoi pour webcom?

MC : Webcom m’appartient, mais mes deux grands collègues sont Claude Thibault, qui gère les commandites et les partenariats, et Claude Malaison, que je connais depuis 10 ans, qui s’occupe de la programmation.

AN : En général, comment est perçu Montréal par les conférenciers étrangers?

MC : Ils adorent. Montréal est vraiment perçue comme le pont entre l’Europe et les États-Unis. C’est une évidence. Elle attire aussi par son cachet. Marc Canter qui se balade beaucoup à Barcelone, Berlin, Singapour, Copenhague, etc., est vraiment ravi de venir.

AN : Quelles sont les forces et faiblesses de Montréal en techno, web. Où on se situe par rapport aux autres grandes places dans le monde?

MC : Notre grande faiblesse est liée aux applications comme telles. Ce que je perçois, depuis 20 ans que je travaille dans ce domaine, Les États-Unis vont être très, très fort en technologie et assez fort en applicatif, le Québec est très fort en technologie et pas du tout en applicatif, alors que l’Europe va être très forte sur les applicatifs et peu sur la technologie.

AN : Concrètement, qu’entends-tu par applicatif?

MC : Je pense à l’utilisation des technologies. Prenons l’exemple du Minitel* en France, qui n’est pas la plus grande avancée technologique qui soit, mais il a très vite adopté, car il était très utile, très pratique. Ce n’était basic pas un trip technique, mais ça fonctionnait et était très utilisait, car ça répondait à un besoin. Ici, on avait un projet similaire beaucoup plus évolué, mais à force de rechercher la technologie optimum, qui de plus coûté très cher, on ne l’a jamais lancé. Il faut dire aussi que le projet n’a pas été soutenu par l’État contrairement au Minitel en France.On est en retard sur l’applicatif. On parle beaucoup de notre créativité, mais concrètement, ça donne quoi? Parfois on n’avance pas. On a tendance parfois à vouloir livrer quelque chose de parfait, ce qui fait que l’on ne le livre jamais. La philosophie du 2.0, c’est on lance, on corrige, etc.

Ce n’est pas un hasard si la bulle techno a été très forte aux États-Unis, j’ai l’impression qu’en Amérique du Nord, on développe des technologies pour ensuite leur chercher une utilité, un besoin alors qu’en Europe, c’est plutôt le contraire, on a un besoin, allons chercher la technologie qui va nous permettre d’y répondre.

L’Europe est beaucoup plus en avance sur le collaboratif.

AN : Le problème vient peut être du fait que l’on cherche parfois à avoir une utilité concrète, dans nos communications au quotidien par exemple, d’un outil que l’on découvre comme Facebook ou Twitter.

MC : Le problème aussi est que l’on vise souvent large. Facebook, MySpace, c’est tout le monde. C’est le magasin général d’il y a 200 ans jusqu’au moment où on commence à créer des boutiques spécialisées. C’est un peu ce qui arrive maintenant avec les groupes d’intérêts, d’une entreprise, d’un événement. Ces outils deviennent des outils beaucoup plus intéressant car verticalisé. Les gens se disent : « Oui, mais si on créait un petit groupe, c’est un peu la philosophie longtail. »

Inpowr.com, c’est un réseau social, mais dans le domaine de la santé et du bien être. C’est un outil qui mesure ton bien être. C’est très spécifique.

On a toujours l’impression qu’on peut réinventer les besoins, mais ce n’est pas vrai. L’humain a toujours les mêmes besoins, depuis la préhistoire. L’homme a toujours voulu être en communauté. Il a toujours aimé parler, échanger, de son clan hier, aux clubs Rotary, Kiwanis, à Facebook aujourd’hui. On n’invente pas un besoin. L’humain a besoin de parler, de communiquer. Twitter, Facebook ne font que répondre à ce besoin. C’est quand on veut essayer de créer un besoin, qu’on se trompe.

Il faut plutôt essayer de l’analyser, de le comprendre et développer la technologie et l’application en conséquence pour qu’elle réponde à ce besoin. Twitter, par exemple, ne crée pas un nouveau besoin, mais propose un nouvel outil qui permet de faire du microblogging de l’instantané. Il y a 30 ans, cela aurait été impossible.

AN : Comment est née Technologie Humanix, créateur de inpowr.com?

MC : En septembre 2005, comme j’étais consultant en financement et redressement d’entreprises, on est venu me chercher pour monter une entreprise : les technologies Humanix. On a développé une plateforme, très web social, très 2.0.Il y a deux ans, on a été sélectionné pour présenter notre plateforme à Web Expo 2.0 à San Francisco. Il n’avait retenu que six entreprises dans le monde pour présenter leur projet à cet événement. Et ça a été un gros boum. Depuis, on a levé 750 000 $. On a eu une superbe campagne de presse naturelle qui a suivi. On a été approché par une multinationale, mais on a arrêté les négociations pour l’instant. On est encore en version bêta, mais ce projet m’a permis de me promener et de rencontrer Tom O’Reilly, Marc Canter, Loïc Le Meur, etc. C’est très utile pour webcom.

AN : Quel est son but?

MC : Le but d’Humanix est de développer une plateforme sociale dans le milieu du bien être, de la santé. On est le premier outil de la planète qui mesure le bien être. C’est un besoin que tous les sociologues, les gens de marketing, le gouvernement ont identifié. Alors, comment mesurer le bien être? Comment faire pour le mesurer dans le temps? Car le bien être est une question de perception.

On se base sur deux choses. Sur la définition de la santé de l’OMS qui dit que la santé est un équilibre entre le physique, le mental et le social, ce n’est pas juste une absence de maladie.On se base également sur une thèse d’un chercheur, Serge Jeudy, qui a fait de longues recherches dans ce domaine : Qu’est ce qui pousse les gens à faire une activité intensément et quels sont les bénéfices qu’ils en retirent. Sa thèse, signée et appuyée par Albert Jacquard, souligne que tout individu qui s’engage avec passion dans une activité trouve un équilibre et est donc en santé.

On parle de deux courants en psychologie. Il y a le behavioral et le comportemental. Pour schématiser, dans le premier cas, je veux arrêter de fumer, je mets un patch ou dans le deuxième cas, je veux arrêter de fumer, je vais faire du tricot. inpowr n’est pas un outil qui te dit quoi faire, mais c’est un outil qui permet de te découvrir. On a le premier outil de self discovery. Dans le web social on a beaucoup d’exposition de soi alors que là on est dans l’introspection. C’est du self coaching. C’est déjà en ligne.

On a été ensensé à Web 2.0 et un an plus tard, un économiste de la Silicon Valley, Tom Hayes, a écrit un livre Jump Point: How Network Culture is Revolutionizing Business, qui parle de l’internaute, de ce qu’il fait et de ce qu’il va faire. Pour lui, dans les prochaines années les communautés vont se verticaliser et il nous cite en exemple comme l’une des prochaines plateforme sociale de référence. Le Jump Point pour lui, c’est quand un humain sur deux sera sur Internet, c’est prévu pour le printemps 2011.

Le Jump Point n’a rien à voir avec la technologie, mais est une référence à ce que la technologie va changer. Cela va changer les paradigmes social, économique et démocratique.

Cela nous ramène à la révolution industrielle qui a une des conséquences sur l’ensemble de la société et de son organisation. L’omni connexion change énormément de chose avec tous les excès que cela implique.

* Une sorte d’Internet avant l’heure.

Entretien réalisé par Olivier Champion le 27 mars 2009 
 
 
 
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